Un après-midi sous la treille
- Anne-Marie Bougret
- 25 juin 2019
- 5 min de lecture
Texte écrit en 2008.
Encore une belle journée qui s’annonce. Ce matin n’est pas un dimanche comme les autres. Nous devons aller chercher notre grand-mère * « la Rô » pour ensuite rendre visite à notre grand-tante Eugénie, venue passer des vacances en compagnie de sa fille Alice et de son petit-fils Jean-Charles, tous habitant Paris.
Notre père, le chauffeur de « ces dames » nous dépose au pied du café de notre grand-mère. Nous nous précipitons dans les bras puissants de notre grand-mère où une pluie de bisous inonde ses joues. Notre cousin Claude finit de servir trois clients attablés à une des tables. Avec notre père Jean, ils sont les seuls hommes parmi toutes les femmes de la famille, alors ils s’entraident et se soutiennent dès qu’ils en ont l’occasion. N’ayant pas connu son père, Claude aime beaucoup Jean qui le lui rend bien.
Dans l’arrière-cuisine, les préparatifs donnent des couleurs sur toutes les joues. La grand-mère emballe les victuailles, préparées à l’avance pour le déjeuner de tout à l’heure, qui aura lieu à la maison de sa sœur Eugénie qui se trouve dans les côtes de Châtelard, collines autour de Montluçon.
« La Rô » est de joyeuse humeur car pour elle, la famille c’est « quelque chose » et puis quitter un peu son centre- ville lui met le cœur en joie. Elle s’est apprêtée pour l’occasion. Porté sur une jupe droite grise à mi-mollet, un gilet sans manche fait ressortir une « blouse » blanche fermée sur sa poitrine à l’aide d’une broche ancienne. Aucune mèche ne dépasse de son chignon, un peigne à l’arrière en retient l’édifice. Notre grand-mère sent le propre et le travail bien fait.
Les derniers clients incités à rentrer chez eux viennent enfin de partir. Une fois la porte du café fermée, toute la famille est prête à quitter les lieux. Notre mère Odette, Catherine notre aînée qui va bientôt avoir ses dix-huit ans, Françoise ma sœur jumelle et moi-même sommes déjà entassées à l’arrière de la Peugeot 403 attendant la matriarche qui va prendre place, comme il se doit, à côté du chauffeur. Notre tante Aimée avec son fils Claude nous rejoindront un peu plus tard lors d’un second voyage, car nous ne pouvons pas tous tenir dans la même voiture.
La 403 est bondée, le coffre archi-plein, nous voilà partis. La voiture roulant à faible allure aborde avec vaillance les côtes de Châtelard. Arrivé aux trois-quarts de la montée, notre père se gare tant bien que mal sur le bas côté. Tout le monde descend, les bras chargés de paniers, de plats recouverts de torchons. Les bouteilles de vin brinquebalent à chaque pas, faisant un petit bruit sympathique prometteur des agapes à venir. En ouvrant le portail, nous apercevons en contrebas une petite maison qui paraît être de plain-pied mais qui en réalité, à l’arrière, se révèle être de taille normale, dû au fait que le terrain est en pente. Nous avançons sur une allée cimentée qui descend jusqu’à la maison en retrait de la grande route de plusieurs mètres. Cette allée aboutit à une petite terrasse située sur le côté droit de la maison, elle aussi en ciment, abritée d’une magnifique treille chargée de raisins verts où il fait bon se prélasser et sous-laquelle Eugénie s’aide de sa canne pour se lever de sa chaise et nous accueillir. Plusieurs autres chaises et fauteuils disposés en cercle attendent les visiteurs qui, par ce temps enchanteur, commencent à avoir une petite soif. Une grande femme au visage anguleux apparaît sur le seuil d’une des portes de la maison accompagnée d’un jeune adolescent qui, après quelques embrassades de rigueur à toute la famille, va à l’écart discuter avec Catherine à peu près du même âge.
Nous, les jumelles, nous allons de droite et de gauche comme des chiens fous en liberté, tantôt nous sommes avec les adultes, écoutant ce qu’ils se disent, tantôt nous explorons le jardin pentu derrière la maison.
Les femmes s’occupent de préparer la table. Par ce beau temps, nous allons manger sous la treille. Les hommes proposent de servir l’apéritif, les femmes acquiescent d’une seule voix. Les deux doyennes, Eugénie l’aînée et Elisa surnommée «la Rô» sont heureuses de se retrouver pour parler du bon vieux temps de leur jeunesse. Elles en profitent au passage pour dire du mal de certains, surtout « La Rô » qui ne se laisse abuser en rien et par personne. Elle tient à avoir le dernier mot en tout et tout le temps. Eugénie est la plus vieille des deux, la plus douce comme un galet usé par les flots, elle sourit à ce que dit sa sœur.
Toute l’assemblée est de bonne humeur. Sur la branche d’un sapin, un merle se met à siffler en exécutant des trilles dignes des plus grands compositeurs. Derrière le brouhaha des conversations, on peut entendre quelques voitures qui passent de temps à autre sur la route un peu plus loin. Un frelon butine les œillets dans un massif bordant la terrasse, des mésanges se poursuivent dans les airs, le soleil commence à brûler.
Les adultes se regroupent sous la treille. Notre grand-mère déploie son mouchoir et le pose sur son chignon haut perché pour se protéger du soleil. Les voix se font plus fortes et les discussions s’animent pendant qu’Odette, Alice et notre tante Aimée dressent une table improvisée sous la tonnelle. Bientôt arrivent le pâté à la viande et le pâté aux pommes-de-terre, des incontournables confectionnés avec amour par « la Rô » réchauffés au four et appétissants à souhait. Jean se frotte les mains et commence à servir le vin rouge en provenance directe du café Place Saint Pierre. Ah ! Elle sait soigner son monde la « Rô »…
Le repas fini, nous allons jouer derrière la maison. Les adultes pendant ce temps boivent tranquillement leur café. Une abeille, intéressée par les restes du melon dans une assiette se pose ici et là pour finalement atteindre son but. Les discussions s’alanguissent, les convives prennent leurs aises en allongeant leurs jambes sur les chaises disponibles. Un bourdon fend l’air avec un bruit de moteur. Le chant des oiseaux en fond sonore annonce la sieste bien méritée après ce délicieux repas dominical et une semaine de labeur. Quelques cris d’enfants épars viennent du jardin. Repus, les adultes se sont endormis en faisant entendre un discret ronflement, écoutez…Rfff……Rrrfff……Rrf… mieux vaut partir sur la pointe des pieds pour ne pas troubler la quiétude de cet après-midi dominical !
* « la Rô » était le surnom de ma grand-mère lui venant de son petit fils, Claude qui, voulant différencier sa grand-mère de sa mère, toujours ensemble, appelait sa mère « la petite maman » et sa grand-mère « la grosse maman ». Ne sachant pas prononcer le « G » de « gros », c’était devenu « Rô maman » puis « la Rô » tout court, précédé de l’article défini indispensable au phrasé montluçonnais.
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